L’épisiotomie : un acte inutile, une mutilation banalisée ?

L’épisiotomie : un acte inutile, une mutilation banalisée ?

“L’épisiotomie est l’opération chirurgicale la plus fréquemment pratiquée sur les femmes. Son usage est si routinier qu’on semble souvent oublier que c’est une procédure chirurgicale, avec les risques, complications et conséquences que cela comporte.”

Barbara K Rothman, Encyclopediae of Childbearing, Greenbook, 1992

Cette citation montre bien à quel point l’épisiotomie est aujourd’hui tellement banalisée que les médecins et les femmes oublient qu’elle est bien loin d’être anodine, et surtout que les parturientes (femmes en train d’accoucher) ne sont pas obligées de toutes “y passer” pour leur premier bébé.

L’épisiotomie en quelques chiffres

En France en 2016, 35% des primipares (femmes qui accouchent de leur 1er enfant) ont subit une épisiotomie au cours de leur accouchement. C’est également le cas pour 10% des multipares (femmes qui accouchent de leur 2e enfant ou plus). Bien que ces chiffres soient en constante diminution depuis des années (fin 1990, ces taux étaient respectivement de 71% et 36%), il est loin du taux que certaines maternités pratiquent :

– Nanterre : 2,5 %

– Besançon : 0,3 %

Quelques chiffres également dans d’autres pays d’Europe (primipares et multipares confondues) montrent bien que l’épisiotomie n’est pas à ce point indispensable :

– Angleterre : 8 %

– Suède : 6 %

– Danemark : 5%

Pourquoi une telle disparité entre les chiffres ? Car si certaines maternités affichent des taux très bas, cela veut dire que d’autres pratiquent l’épisiotomie comme un acte de routine auquel peu de femmes échappent !

Petite définition

Par définition, l’épisiotomie est : “une opération chirurgicale qui consiste à inciser le périnée (entre 3 et 6 cm) durant l’accouchement afin d’agrandir l’ouverture du vagin”. Dans certains dictionnaires, cette définition est complétée par “pour éviter les déchirures” ou “faciliter la sortie du bébé”. Nous verrons plus loin qu’il n’en est rien. Cet acte peut également être appelé périnéotomie ou clitorotomie.

Voici un schéma présentant l’épisiotomie. A savoir que tout ce qui est coupé n’est pas représenté. Généralement, au ciseau lors de la réalisation de l’épisiotomie sont sectionnés : la paroi du vagin, la peau de la vulve, les muscles superficiels, vaisseaux et nerfs du périnée, ainsi que les nerfs appartenant à la structure clitoridienne.

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L’épisiotomie peut être de 3 types :

latérale : incision à l’horizontale à partir du vagin. Elle est peu réalisée car elle pose de nombreuses complications, notamment la section du canal excréteur des glandes de Bartholin (glandes situées à l’arrière du vagin sécrétant du liquide incolore permettant la lubrification du vagin durant les rapports sexuels).

médiane : incision à la “verticale” à partir de la fourchette vulvaire vers l’anus. Le risque est son extension par déchirure jusqu’à l’anus. Elle est très peu réalisée car ce risque est très important.

médio-latérale : section réalisée à 45° . Elle est la plus fréquente.

Pourquoi et dans quels cas est-elle pratiquée ?

Au départ, l’épisiotomie a été préconisée afin de faciliter la sortie du fœtus, pour éviter les détresses fœtales, les efforts expulsifs “trop longs”, “protéger” le périnée en réduisant le risque de grandes déchirures, diminuer le risque d’incontinence…

Malgré le fait que l’OMS ne recommande plus l’épisiotomie préventive depuis 1997, certaines structures et certains praticiens continuent cette pratique “en routine”. Il a été étudié que l’épisiotomie n’a pas d’indication systématique, même en cas de souffrance fœtale, de manœuvres obstétricales, de grossesse gémellaire (jumeaux) ou de sièges. Selon les cas, elle ne devrait être “qu’envisagée” et réalisée à l’appréciation de l’accoucheur avec le consentement de la patiente. Selon la HAS (Haute Autorité de Santé), l’épisiotomie semblerait même augmenter le risque d’hémorragie.

La pratique de l’épisiotomie est finalement controversée dans le milieu médical. Des études montrent que les bénéfices qu’elle permettrait ne sont pas démontrés. Ainsi, depuis 1982, il est prouvé que la réalisation d’une épisiotomie ne prévient pas le risque de déchirure grave du périnée, ne diminue pas le risque de prolapsus et ne réduit pas la survenue d’une incontinence urinaire et/ou fécale. Mais certaines idées ont la vie dure… et certains soignants tiennent encore le même discours.

Quelles sont les conséquences ?

De nombreuses conséquences, immédiates, en post-partum ou au long terme sont possibles suite à une épisiotomie, comme tout acte chirurgical :

– Forts saignements (autant qu’une césarienne !)

– Risque majoré de faire une hémorragie

– Blessure du nouveau-né (rare)

– Infection maternelle

– Douleurs post-partum

– Augmentation de la durée de cicatrisation par rapport à une déchirure simple

– Aggravation des hémorroïdes

– Hématome ou thrombus vaginal

– Force musculaire du périnée diminuée

– Difficulté pour s’assoir et rester assise

– Douleurs à la reprise et lors de rapports sexuels

– Points de suture devant parfois être repris

– Rétractions musculaires ou nerveuses

– Atteinte des glandes de Bartholin

– Troubles de circulation de la lymphe

Alors qu’une déchirure spontanée se produit dans une zone de moindre résistance musculaire cicatrise plus facilement et fait, entre autres, moins mal lors de la cicatrisation.

« J’ai eu une épisiotomie qui a tourné en hémorragie et en thrombus car elle a été mal faite. J’ai eu des douleurs atroces pendant plusieurs mois et de la gêne durant plusieurs années. Maintenant c’est bon mais ça a été très long. Surtout, les soignants m’ont expliqué que c’était soi-disant dû à un coupe de « pas de chance » et que ça ne venait pas de l’épisiotomie. Et je ne parle pas des autres erreurs médicales qu’il y a eu par la suite… »
Ralph

L’épisiotomie : une mutilation sexuelle ?

Par définition, une mutilation est “une dégradation non négligeable, une privation de l’intégrité physique”. Une mutilation génitale féminine est “hormis les ablations, toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non médicales” (OMS). L’épisiotomie est donc une blessure infligée de plein gré par un tiers sur le sexe de la femme, pour “le bien de l’enfant”. Sauf qu’il est prouvé que l’épisiotomie est dépourvue d’intérêt pour l’enfant comme pour la mère, alors que ses répercussions sont très sérieuses.

Par ailleurs, l’épisiotomie est réalisée sous l’œil subjectif du personnel médical présent. Cela montre que le corps féminin est encore et toujours considéré comme pathologique et devant être sous contrôle. La parturiente se retrouve donc obligée de remettre sont propre corps entre des mains inconnues et sans aucun droit à avoir autorité dessus. Est-ce vraiment cela une naissance ? Un acte médical, mutilant, traumatisant, impactant à vie la sexualité de cette femme devenue mère ? La cicatrice reste et les conséquences également.

« J’ai subi une épisiotomie sans mon consentement. J’ai dû avoir de multiples opérations par la suite pour essayer de « réparer » ce qui a été fait. 4 ans et demi après, j’en garde encore des séquelles très lourdes (je ne peux plus m’accroupir par exemple). Et je ne parle pas des séquelles psychologiques… »

Johanna

Après avoir coupé il faut… recoudre ! Un double traumatisme, inévitable car les tissus sectionnés nets ne se cicatriseront pas d’eux-mêmes, contrairement à la majorité des déchirures naturelles où une suture n’est pas toujours indispensable. Il arrive souvent que les sutures soient faites “à vif” (en plus de l’épisiotomie qui l’est également si la femme n’est pas sous anesthésie). Ces 5 à 10 minutes de torture se soldent souvent par un traumatisme à vie ne permettant pas au sexe de la femme de “redevenir” intègre. Les nerfs sont sectionnés, les sensations ne sont plus les mêmes… De nombreuses femmes ne peuvent plus avoir de relations sexuelles ou elles sont très douloureuses. Sans parler du point du mari (ou de courtoisie) qui est encore pratiqué par certain(e)s, et qui démontre encore une fois que le corps de la femme est soi-disant mal fait et qu’il n’est pas “apte” à enfanter ni à se remettre seul de cet enfantement. Les agissements masculins déferlent donc sur ce corps. Les femmes n’ont jamais demandé d’être recousue “plus serrées” ou “de retrouver un vagin de jeune fille”. Tout cela a été pensé par les hommes et pour les hommes. Et bien oui : “votre mari m’en remerciera”. La femme occidentale est-elle toujours réduite à un objet sexuel ?

Cet aspect sexuel de l’accouchement est complètement effacé et l’épisiotomie le démontre parfaitement. Il parait tout à fait normal de couper le sexe de la femme au moment de l’accouchement pour des raisons qui finalement sont profondément injustifiées. Or, l’organe de l’accouchement et l’organe de la vie sexuelle est le même. Pourquoi les différencier ? Il est clair que la sexualité de la femme après l’accouchement est totalement niée vu que cette femme est devenue mère.

Aujourd’hui, il est clair que l’accouchement possède un cadre normatif : celui de la “fatalité” de l’enfantement. Il est compliqué de reconnaître la douleur physique et psychologique des femmes lié à un acte tel que l’épisiotomie, puisqu’il est convenu que l’accouchement est, par nature, une souffrance. Mais celle-ci doit être tue car leur enfant est en bonne santé. La société est complètement imprégnée par cet acte barbare. Et il semble donc que le sacrifice de l’intégrité, la diminution de la puissance et de la sexualité de l’accouchement soit le tribut de la maternité à payer.

« J’ai subi une épisiotomie au cours de mon accouchement. Pas de douleurs sur le coup car j’étais sous péridurale. Mais on ne m’a pas prévenue, pas demandé mon avis. J’ai entendu « ciseaux » et le temps de dire « quoi ? », on me répond « trop tard ». On m’a faite recoudre par une personne en formation qui s’y est repris à trois fois car elle ne faisait pas les bons points, n’avait pas le bon fil… Au total, j’ai eu 15 points (5 sur 3 couches différentes de chair). J’ai mis 2 mois à cicatriser et ensuite c’était douloureux constamment même juste avec le contact du tissu. Et pire dans l’intimité. Lors du contrôle gynéco après la cicatrisation, je comprends qu’on m’a trop recousue (coucou le point du mari !) et surtout, on refuse de faire quelque chose car il faudrait rouvrir… Il aura fallu attendre 3 ans et demi et la naissance de ma fille pour que j’ai une déchirure au même endroit et qu’on me recouse enfin correctement. Depuis, plus de douleurs ! Le pire dans tout ça c’est que la personne qui m’a recousue la 1ère fois avait l’air parfaitement de bonne foi. Pour elle, c’était normal de faire comme ça, c’est ce qu’on lui avait appris. »

Audrey

L’épisiotomie se situe en fin de compte à un niveau de rite, un rite de passage de femme à mère. Il faut que la chair de la femme soit marquée pour qu’elle ne soit plus une jeune fille. Aucune femme ne peut sortir indemne d’un accouchement. Un peu trop tiré par les cheveux me direz-vous ? Et bien pas tant que ça ! Ce geste est douloureux, violent et irrémédiable. Et la culture occidentale actuelle autorise ce ”traitement” en l’absence de fondement scientifique et de données probantes. Cette mutilation génitale mais également clitoridienne peut donc être considérée comme une forme réduite de l’excision. Un rituel obstétrical de base qui est autant enraciné dans notre pays que les autres mutilations génitales dans les autres cultures… et que nous condamnons ! Aurait-on une poutre dans l’œil ?

Pour finir : petit point médico-légal

Selon la loi Kouchner (sur laquelle j’ai déjà consacré un article ici), le consentement du patient est indispensable pour n’importe quel acte médical. Et ce consentement doit être libre et éclairé. Il semble que peu de soignants demandent le consentement de la parturiente au moment se sectionner leur périnée. Par ailleurs, ce consentement peut être retiré à tout moment. Si ce n’est pas respecté, une violence est indubitablement commise. Alors pourquoi un tel acte comme l’épisiotomie serait-il différent des autres ? Mais malheureusement il n’y a pas de sanction pénale prévue pour qui outrepasserait le droit d’une femme de ne pas donner ou de retirer son consentement à tout moment…

« J’avais noté sur mon projet de naissance que je refusais catégoriquement une épisiotomie, peu importe ce qu’il se passait. En effet, ayant été violée plus jeune, je ne me serais jamais remise d’un tel acte sur mon intimité. En en discutant avec la sage-femme de l’hôpital, elle me dit : « de toute façon, si je dois en faire une, je ne vous préviendrais pas. Car si je vous préviens, vous allez vous tendre, et ce sera plus compliqué à gérer ». Mon accouchement a été très angoissant à cause de ça. Heureusement, je n’en n’ai pas eu, mais je me demande encore comment peut-on dire et faire cela à une femme qui ne le souhaite pas, et clairement annoncé sans son consentement ! »

Sonia

Par ailleurs, pour recoudre, l’anesthésie est obligatoire. Mais cette obligation n’est également pas toujours respectée et il est souvent demandé à la femme de “se taire” lors de la suture. Comment ne peut-on pas parler d’infantilisation, de discrimination ou de discréditation de la parole des femmes ? Selon une partie des personnels soignants, elles n’ont rien à dire, elles n’ont pas à avoir voix au chapitre quant à leur corps. Intéressant lorsque l’on sait à quelle époque nous sommes…!

« J’ai appris que j’ai subi une épisiotomie 4 mois après l’accouchement. Je me plaignais de la douleur en position assise à un ami 4 mois après la naissance de mon fils. Cet ami me dit : « oh ça va, 4 mois, ca ne peut plus te faire mal ». Mon compagnon lui a rétorqué, sur un ton enragé : « bien sûr qu’elle peut encore avoir mal ! Tu vois tes bourses ? Tu vois ton anus ? Hé bien, « clip ! » de l’un à l’autre », en mimant une paire de ciseaux qui découpent. Je n’en revenais pas, je ne savais même pas que j’avais été coupée. J’ai demandé mon dossier médical plusieurs années après. L’épisiotomie n’est mentionnée qu’une seule fois, à J+2 « Episio sensible, douleur 7/10 ». Comment a été faite l’épisio ? Latérale ? Médiane ? Sur combien de cm ? Combien de points ? Rien n’est mentionné nulle part ! Ca veut donc dire que lors de l’accouchement, on ne m’a même pas avertie pour la suture, ni nettoyée, ni désinfectée, pas de cicatrisant utilisé non plus… 4 ans plus tard, c’est un autre gynéco qui a vu ma « réfection hyménale »… J’ai donc eu droit en prime à un hymen « tout neuf ». Elle était estomaquée. »

Céline

Finalement, le soignant, qui accompagne la femme pour accoucher, vit mal les “accusations” des femmes car il vient avec de bonnes intentions d’aider les femmes, qui devraient simplement leur être reconnaissantes. Mais la remise en cause de leur légitimité et de leur savoir est compliqué. Ils sont formés (et même conditionnés) à être actifs médicalement, même pendant un accouchement. Normalement, ils doivent se tenir informés des avancées médicales pour prodiguer les meilleurs soins à leurs patientes et donc, au regard des études faite, ne devraient plus réaliser d’épisiotomies…

En bref, pour résumer, une épisiotomie est un acte chirurgical totalement inutile, entièrement dommageable… et donc indiscutablement une mutilation sexuelle banalisée.

Et vous, avez-vous subit une épisiotomie ?
Partagez avec moi et les autres lecteurs/lectrices comment vous l’avez vécue !

Sources :
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2018-01/accouchement_normal_-_argumentaire.pdf
https://ciane.net/2006/04/lafindelepisiotomie/
https://ciane.net/2013/11/episiotomie-taux-en-baisse-mais-tout-reste-a-faire-en-matiere-de-consentement-et-de-transparence-des-etablissements/
http://www.leparisien.fr/laparisienne/actualites/des-gynecologues-et-des-femmes-se-mobilisent-contre-l-episiotomie-21-02-2017-6697542.php
https://www.docteur-benchimol.com/episiotomie.html
http://www.ch-nanterre.fr/Ressources/FCK/Plaquette%20Maternite.pdf https://episio.info/qualite-des-soins-quoi-de-neuf-en-2014-2015/
http://www.parlons-clitoris.fr/enclitopedie-encyclopedie-clitoris/atteintes-du-clitoris/ https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(05)77197-X/fulltext
Diane Berthonneau. Épisiotomie : annonce et consentement. Médecine humaine et pathologie. 2018. ffdumas-01943763f

One thought on “L’épisiotomie : un acte inutile, une mutilation banalisée ?

  1. Marie LEGRAND dit :

    Bonjour, je suis une grand mère de deux petites filles, comblée ! Je suis donc aussi une mère et je suis ravie de voir que les jeunes femmes actuelles ne se laissent pas impressionnées par le pouvoir médical. J’ai subi une épisiotomie il y a une quarantaine d’année et à l’époque je n’ai pas osé remettre en question cet acte d’un interne à la maternité (de toute façon concrètement, ça s’est passé tellement vite que je m’en suis à peine rendu compte. Par contre, j’ai bien réalisé au moment des sutures !). J’ai pourtant eu des doutes sur l’opportunité de ce geste barbare dans la mesure ou mon bébé ne pesait que 2kg720 g !!! et je me souviens bien de l’étonnement de la sage femme qui ne semblait pas comprendre la décision de l’interne. Mais je n’ai rien dit parce que c’était la grande époque de la médicalisation de la naissance pour lutter contre la mortalité infantile des décennies précédentes. Le mouvement s’est généralisé à toutes les naissances et je suis d’accord avec vous, nous a, petit à petit, dépossédées de nos capacités naturelles. Les conséquences de cette épisiotomie ont été multiples avec, entre autre, une bartholinite très douloureuse et invalidante par la suite !
    Merci Blandine pour votre engagement dans ce travail de recherche, merci pour les femmes et pour leurs filles.

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